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Trois ans de guerre en Ukraine: Trois ans de conflit et trois étapes:
2022, la Commission européenne autorise les produits ukrainiens à entrer dans l’Union sans droit de douane.
2024: elle actionne un frein d’urgence sur sept productions agricoles pour limiter les dégâts.
2025: elle entretient le flou mais les pertes pour la France s’accumulent.
Dans les allées du Salon de l’agriculture, l’ambiance est détendue, joyeuse même. Les éleveurs présentent leurs bêtes au grand public, certaines sont mises aux enchères à prix d’or. Les producteurs proposent leurs spécialités régionales avec fierté et enthousiasme. Au stand de la Coopération Agricole ou à la FNSEA, même atmosphère, la bière coule à flot. Personne n’évoque les sujets qui fâchent.
Au contraire. La ministre de l’Agriculture, Annie Genevard, assure que la France doit "produire plus pour manger mieux" et livre sa vision de la souveraineté alimentaire considérée comme un "réarmement", dans un monde marqué par les conflits.
"Cette souveraineté, c’est la capacité d’un pays à nourrir sa population" nous glisse t-elle, "or, quand on regarde l’évolution de la production alimentaire dans notre pays, on s’aperçoit d’une chute dans de nombreux secteurs qui nous rend dépendants des importations".
Les chiffres sont connus: 80% du poulet consommé hors domicile n’est pas élevé en France, 60% des fruits consommés sont importés, 40% des légumes, 50% de la viande d’agneau, 25% du bœuf… Et de pousser le constat: "on voit bien que notre autosuffisance alimentaire s’étiole dans un contexte géopolitique incertain, où, on le dans le conflit russo-ukrainien, l’alimentation peut devenir une arme".
La guerre entre la Russie et l’Ukraine a débuté il y a tout juste trois ans. L’occasion de faire le point sur ses conséquences sur l’agriculture française. L’Association Générale des Producteurs de Maïs tire la sonnette d’alarme; elle indique que les importations ukrainiennes de semences de maïs ont été multiplié par treize entre 2021-2022 et 2023-2024 à plus de 120 000 quintaux.
Pour le secteur français, c’est un manque à gagner de 200 millions d’euros. "La France est le premier exportateur mondial de semences de maïs et le premier producteur de l’Union européenne; nous demandons la mise en place de mesures de sauvegarde notamment dans le cadre des négociations commerciales en cours entre l’Union européenne et l‘Ukraine pour arrêter les perturbations du marché" tempête un porte-parole de l’AGPM qui souligne, en parallèle, la diminution des surfaces de production de semences de maïs, de l’ordre de 30% l’an dernier…
Même constat dans la filière sucre. En trois ans, les importations de betteraves en provenance d’Ukraine ont été multipliée par 25 en trois ans! "Les Ukrainiens ne s’en cachent pas: ils souhaitent continuer à nous envoyer 500 000 tonnes de sucre. Nous demandons le retour au contingent minimum d’avant-guerre (20 000 tonnes), et la Commission européenne laisse planer le doute sur sa position" estime Guillaume Gandon, vice-président de la Confédération Générale des Betteraviers
"Nous avons déjà largement financé la guerre en Ukraine; nous avons perdu plus de 10 euros par tonne de betteraves en une campagne et de plus, cette guerre a fait exploser nos coûts de production". Il demande à la Commission européenne de sortir du flou quant à l’importance du contingent d’importations de sucre qui sera accordé en juin 2025.
LA COMMISSION EUROPEENNE EN EAUX TROUBLES
Dans cette guerre commerciale, la Commission européenne navigue en effet en eaux troubles. Elle a reconduit jusqu’en juin 2025 l’accord de 2022, en prévoyant un "frein d’urgence", avec la réintroduction de droits de douane sur sept produits, dont la volaille, le sucre et les œufs, si les importations dépassent les niveaux moyens de 2022 et 2023.
Pas de quoi décourager les oligarques ukrainiens, qui investissent massivement dans le secteur de l’élevage, pour se conformer aux normes européennes. Numéro un de la production avicole ukrainienne, l’entreprise Avangard, dirigée par l’oligarque Yuriy Kosiuk, a ouvert fin 2023 des bureaux de vente en France et a investi dans de nouvelles unités d’élevage en vue d’accroître ses importations.
"Objectivement, on n’a pas envie d’enrichir ce monsieur" avait déclaré Emmanuel Macron il y a tout juste un an. Sans effet.
Idem dans le secteur porcin: "les élevages de porcs de l’Ouest du pays se préparent déjà aux normes européennes. Une exploitation porcine a récemment embauché un ingénieur agricole polonais pour importer et mettre en place toutes les bonnes pratiques applicables en UE" confiait Clément Coussens aux Assises de l’agriculture et de l’alimentation en novembre 2024.
Pour l’heure, les agriculteurs pointent du doigt les normes et réglementations en vigueur en Ukraine et dénoncent une concurrence déloyale. En juin 2025, la Commission devra décider d’une nouvelle politique commerciale envers l’Ukraine. "Je viens de voir le commissaire européen à l’Agriculture, Christophe Hansen et lui ai dit combien j’étais favorable au prolongement du frein d’urgence mais lui-même semble privilégier un autre dispositif " confie la ministre, avant d’ajouter, un brin désabusée: "Mais vous savez, il n’y a pas que l’Ukraine. Il y a le bœuf de Nouvelle Zélande, l’agneau du Canada…".
Quant à l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay…), qui prévoit d’éliminer 90% des droits de douane, et qui a été signé en catimini par la commissaire von der Yelen début décembre, nul ne sait quelles en seront les conséquences pour la France. "On continue de se battre; le combat est diplomatique pour réunir une minorité de blocage au sein de l’Union européenne pour refuser cet accord en l’état" dit la ministre.
Seuls la Pologne, l’Autriche et l’Italie, et dans une moindre mesure la Belgique, ont manifesté leur opposition à cet accord. Il reste quelques semaines pour faire croire à tout le monde que la France a encore un peu de pouvoir…
Marie de Greef-Madelin