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La fabrique de la barbarie

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La civilisation n'est pas chose innée. Refuser de la transmettre, c'est transformer la société en une machine à produire des sauvages.

Par Laurent Dandrieu

Ayant choqué son monde politico-médiatique en utilisant le mot “barbares” pour qualifier les émeutiers qui ont saccagé, et parfois même tué, pour “célébrer” la victoire du PSG, le ministre de l’Intérieur a récidivé à propos de l’assassinat d’une surveillante scolaire par un collégien dont il s’avère qu’il est incapable de témoigner la moindre empathie pour une victime choisie au hasard ni la moindre conscience de la gravité de son acte. Comme c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures indignations factices, l’extrême gauche avait dénoncé une obsession “raciste”. Le drame de Nogent a permis à Bruno Retailleau de préciser sa pensée: c’est bel et bien une "société du laxisme" qui a entraîné une " fabrique de barbares ".

L’une des conséquences les plus effroyables de la décivilisation en cours est que nous ne savons plus qui nous sommes. Et que, ne sachant plus ce qu’est une civilisation, nous ne savons plus la protéger. Nous avons cru, oubliant la leçon des totalitarismes, que la civilisation était un acquis. L’ensauvagement de la France nous réapprend, à nos dépens, que c’est une construction fragile.

"Celui qui articule mal"

Quand les Grecs inventèrent le concept de “barbares”, ce n’était pas, comme on dirait aujourd’hui, pour “stigmatiser les étrangers”, mais pour désigner ceux qui étaient étrangers à leur civilisation; et plus encore pour désigner ceux qui étaient étrangers à la civilisation même. Car, avant de parler de “barbare”, les Grecs parlaient de “barbarophone”: c’est-à-dire, nous rappelle Jean-François Mattéi dans la Barbarie intérieure, "celui qui articule mal".

 

 

Le barbare est celui qui n’est pas assez civilisé pour maîtriser un logos et s’exprime par grognements plutôt que par arguments. Par extension, c’est celui qui ne saura s’exprimer que par la violence, par la destruction, sans même pouvoir en donner les raisons, sans même les connaître. À l’évidence, nous y sommes.

NOUS SOMMES TOUS DES BARBARES EN PUISSANCE

Mais puisque le barbare est l’inverse du civilisé, nous sommes tous des barbares en puissance, comme nous le rappelait l’histoire de Victor, ce sauvageon trouvé au XIXe siècle dans les forêts de l’Aveyron, qui, faute de socialisation, était resté à l’état sauvage. Socrate, déjà, disait que seule la dialectique, c’est-à-dire l’usage de la raison, permet à l’homme de s’extraire de son " bourbier barbare " et d’accéder à la lumière du bien.

Chaque génération a besoin d’être civilisée par l’éducation et la culture, sous la houlette des générations précédentes.

Simone Weil, elle, voyait la barbarie comme " un caractère permanent et universel de la nature humaine qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu ". D’où que chaque génération ait besoin d’être civilisée par l’éducation et la culture, sous la houlette des générations précédentes.

L’APPRENTISSAGE DU NIHILISME

C’est précisément ce que nous ne faisons plus. Nous scolarisons chaque année des centaines de milliers d’enfants issus de l’immigration, arrachés à leur culture d’origine, à qui nous refusons, amalgamant l’assimilation à un processus d’exclusion, d’offrir la nôtre. À nos propres enfants, nous ne la transmettons pas davantage, tant par la faillite de notre système scolaire que par cette auto-culpabilisation qui nous fait regarder notre propre civilisation comme responsable de tous les maux de la planète.

OUI, LA CIVILISATION EST UNE CONQUETE DE TOUS LES JOURS.

Pour toute morale, nous offrons à nos enfants le tri sélectif des ordures et le refus de trier entre les valeurs. Nous les avons privés de tout repère, famille, morale, culture, jusqu’à la stabilité de la société que nous avons sacrifiée au culte du tourbillon de la nouveauté, et nous nous étonnons qu’ils ne comprennent pas même le sens du mot “transgression”. Nous nous sommes résignés à ce qu’ils délaissent cette école d’empathie qu’est la lecture et avons sacralisé comme “culture jeune” ces jeux vidéo qui sont souvent l’apprentissage du nihilisme. Au nom de la modernité, nous les avons abandonnés à l’esclavage des réseaux sociaux.

Si, heureusement, seule une minorité bascule dans la violence, nous avons bien transformé notre société en une fabrique de la barbarie, et il est aussi imbécile de s’étonner des conséquences que de prétendre les endiguer par une seule politique sécuritaire qui ignorerait le combat civilisationnel. Oui, la civilisation est une conquête de tous les jours. Et les politiques qui ne s’en avisent pas ne sont que des pantins criminels.

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