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Sur le provincialisme du temps

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Le mépris pour le passé de notre époque lui méritera sans doute celui des époques futures.

Par Laurent Dandrieu

Chez nos amis progressistes, il est de bon ton de moquer les “réactionnaires” pour leur manie supposée de juger à tout propos que “c’était mieux avant” – moquerie qui réduit de facto la pensée conservatrice à une nostalgie stérile, quand on ne la diabolise pas comme un obscurantisme militant. Mais c’est pour mieux succomber à une manie inverse, plus ridicule encore : celle de juger que notre époque serait infiniment supérieure à toutes celles qui l’ont précédée.

La littérature classique est pleine de personnages qui, tel le monsieur Homais de Flaubert, prêtent à leur province des qualités hors de proportion avec la réalité et ne peuvent se départir de l’idée que le lieu où ils vivent est le centre du monde. Ce provincialisme a suggéré à T. S. Eliot, Prix Nobel de littérature en 1948, de qualifier de « provincialisme du temps » ce complexe de supériorité temporel : « À notre époque, écrivait-il en 1944, où les hommes sont plus que jamais enclins à confondre sagesse avec savoir, savoir avec information, où ils tentent de régler leurs problèmes par la technique, on voit apparaître une nouvelle sorte de provincialisme non pas de l’espace, mais du temps; l’histoire n’est plus qu’une chronique d’inventions humaines qui ont fait leur temps et ont été mises au panier ; le monde est devenu la propriété exclusive de vivants, propriété où les morts n’ont pas de part". 

Ce provincialisme du temps est plus que jamais d’actualité à une époque qui a inventé sa propre anthropologie, où l’on peut choisir son sexe au gré de ses caprices, où les hommes peuvent être enceints, où la biologie s’efface devant la toute-puissance du désir; où la croyance millénaire en une nature humaine immuable est tenue pour une superstition, et toute la sagesse des temps anciens pour des vieilleries dépassées.

À une époque aussi où notre histoire est réduite à une succession de rapines, d’oppressions, de discriminations obscurantistes. À une époque, enfin, où la technologie évolue si vite que le mode de vie de nos grands-parents peut parfois sembler aussi archaïque que celui des paysans du Moyen Âge.

Vous avez raison, nous n’avions pas toutes ces choses lorsque nous étions jeunes. Nous les avons inventées.

Ronald Reagan racontait un jour que, lorsqu’il était gouverneur de Californie, il avait reçu une délégation d’étudiants contestataires qui lui avaient expliqué avec arrogance qu’il ne saurait les comprendre, étant d’une génération qui n’avait connu ni l’informatique, ni l’incroyable essor de la communication, ni les voyages spatiaux, etc. Ce à quoi Reagan répondit: "Vous avez raison, nous n’avions pas toutes ces choses lorsque nous étions jeunes. Nous les avons inventées".

Le provincialisme du temps, qui vit sous le signe de l’ingratitude, oublie que ses accomplissements ne sont pas sortis de la cuisse de Jupiter, mais ont été rendus possibles par une patiente accumulation de savoirs, de sciences, de progrès divers qui constituent le terreau sur lequel l’innovation moderne a pu fleurir.

Il oublie aussi que les prouesses technologiques dont il est si fier paraîtront des jeux d’enfants aux générations futures, qui auront sans nul doute poussé encore plus loin l’inventivité du génie humain – pour le meilleur et pour le pire. Que le mépris dont il abreuve le passé risque bien de se retourner contre lui, quand le provincialisme d’un temps futur le regardera à son tour avec condescendance.

Surtout, il oublie que la supériorité dont il se targue est bien illusoire. Que la sagesse nouvelle dont il se prévaut pourrait bien être regardée, demain, comme l’oubli tragique de vérités essentielles. Que ses sarcasmes vis-à-vis des erreurs, réelles ou supposées, commises dans le passé, passent sous silence que toute époque commet les siennes, et qu’on ne fustige souvent celles d’hier que pour mieux ignorer celles d’aujourd’hui.

Qu’il est plus facile de voir ce que nous aurions fait mieux que nos ancêtres, de prophétiser le passé, de prédire des catastrophes déjà survenues et le moyen de les éviter, que de prévenir celles vers lesquelles nous sommes en train de nous précipiter, tête baissée, faute de les avoir anticipées, et que notre époque si fière d’elle-même est en train de produire sans y réfléchir. Nicolás Gómez Dávila avait raison de le souligner: "Personne ne méprise autant la crétinerie d’hier que le crétin d’aujourd’hui".

 

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